Alain Bouchardon : l’art de ressusciter les peintures esquintées

Photographie : Camille Noyon - Texte : Lucas Delattre
Alain Bouchardon BAT

Pour trouver Alain Bouchardon à Senlis, il faut avoir bien préparé sa visite : son activité n’est annoncée par aucune enseigne extérieure. Au fond d’une cour aux herbes éparses, on sonne à la porte d’une maison qui n’attire l’œil d’aucune façon. Mais à l’intérieur, on découvre un magnifique espace lumineux, rempli de tableaux, de châssis de toutes tailles, et d’un vaste bric-à-brac où se mêlent outils, fioles, grimoires, … Il s’agit d’un ancien entrepôt de tabacs d’avant la guerre 1914-1918, qui a gardé depuis lors des barreaux aux fenêtres pour empêcher toute intrusion. On se croirait dans un atelier du XIXème siècle. Une bonne odeur de peinture à l’huile flotte dans l’air. De vieux fers à repasser en fonte sont posés sur des tables afin d’aplanir la surface de plusieurs œuvres au repos.

Alain Bouchardon est à la fois un artiste et un artisan : il est restaurateur de tableaux, et même l’un des plus réputés, avec une clientèle dans le monde entier, qu’il s’agisse de musées, de commissaires-priseurs, d’autres artisans (comme des tapissiers) ou bien sûr de particuliers. Ces derniers ont des passions et des fortunes personnelles très diverses – certains d’entre eux ont confié au restaurateur des œuvres qu’ils ne viendront sans doute, faute d’argent, jamais récupérer.

Héritier d’une longue tradition, Alain Bouchardon cultive des savoir-faire très recherchés depuis l’apparition de ce métier au XVIIème siècle, période qui vit émerger les premiers experts chargés du « nettoyement » des collections royales. C’est au XVIIIe siècle que fut mise au point la technique du rentoilage, qui consiste à « maroufler » sur une toile de lin les tableaux dont le support est fragilisé suite à des déchirures ou à une mauvaise conservation.

Lorsqu’on lui demande si sa main tremble avant d’intervenir sur des œuvres historiques, Alain Bouchardon répond avec flegme, sérénité et une distance amusée : « je n’ai jamais le trac ». Il intervient sur tous les supports, des toiles surtout mais aussi des bois peints (retables, clavecins ou harpes par exemple), et sur des œuvres de toutes les époques, du XVIème siècle à la période contemporaine. Dans son atelier, on trouve aussi bien un tableau encrassé pour avoir séjourné trop longtemps dans un salon de fumeurs, un autre dont les vernis s’oxydent et dont les châssis sont vermoulus, un troisième dont la toile a été déchirée par un coup de sabre à la fin d’une soirée arrosée. Une toile affiche un grand espace blanc : à cet endroit, le restaurateur devra remplacer un nu disparu pour des raisons inconnues. Parfois, les œuvres à restaurer ne peuvent voyager ; en ce cas, Alain Bouchardon sort de son atelier pour aller sauver un tableau moisi dans une église de village ou ressusciter les plafonds d’une grande maison de joaillerie de la place Vendôme.

« Parmi mes missions, l’une des plus courantes consiste à rattraper des restaurations ratées. » Le travail peut prendre une heure ou six mois et Alain Bouchardon met un point d’honneur à ce que ses interventions soient toujours réversibles. Il emploie pour cela des produits naturels, à l’ancienne, telle cette colle « faite maison » avec du miel, de la farine et des produits fongicides. « Il n’y a pas de cas désespérés », dit-il. Cependant, certaines restaurations peuvent « être un calvaire », en particulier lorsqu’on tombe sur des vernis difficiles à retirer. Pour éviter d’abîmer la surface du tableau, quelques précautions doivent être prises. Un peu comme en alpinisme, il existe des techniques d’ « assurage ». Avant toute intervention, il faut tester des produits en faibles quantités sur des parties moins visibles du tableau.

Après avoir appris la sculpture à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, Alain Bouchardon a acquis son savoir-faire de restaurateur de tableaux au sein de l’atelier Moras (Paris), travaillant pour les musées nationaux et monuments historiques, puis au sein des équipes de restauration du château de Versailles, avant de s’installer à son compte à Senlis, en 1976, tout simplement parce que sa femme travaillait à Roissy. Fort de quarante ans de pratique, il fait référence dans le métier, habilité par les Musées de France, expert auprès du tribunal d’Amiens, membre du jury des Meilleurs Ouvriers de France, … Son atelier porte le label « Entreprise du Patrimoine Vivant » et il a reçu le Prix de la Société d’Encouragement aux Métiers d’Art.

Les peintres de jadis étaient également restaurateurs de tableaux (« chacun, comme Rubens, faisait sa cuisine »). Alain Bouchardon, réciproquement, est non seulement restaurateur, mais également peintre à ses heures. Il peint pour le plaisir et s’amuse à copier (à la perfection) certains artistes qu’il apprécie « pour des raisons sentimentales », comme Henri Régnault (1843-1871), mort à 27 ans à la bataille de Buzenval, atteint à la tempe par une balle prussienne.

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