Audrey Escoubet : « Mes chers parents, je vole »

Photographie : Photokiff - Texte : Elisabeth Grosdhomme
Audrey Escoubet - BAT

Seuls 7% des pilotes de la compagnie Air France sont des femmes. Seuls 4% des pilotes de toutes les compagnies aériennes dans le monde sont des femmes. Audrey Escoubet est l’une d’entre elles.

Elle parle de son métier avec un enthousiasme irrésistible. Ce jour-là, fraîchement rentrée d’un voyage à Tokyo aux commandes d’un avion-cargo, elle nous montre des photos qu’elle a prises depuis son cockpit : le Mont Fuji émergeant au-dessus des nuages, la Sibérie encore sous la neige, le désert de Mongolie étendu à perte de vue. Malgré l’expérience de nombreuses années de vol, aucune lassitude. Toujours le même émerveillement devant des paysages à couper le souffle, toujours la même excitation à l’idée du départ vers des destinations où il y a sans cesse quelque chose de nouveau à découvrir.

Audrey Escoubet a commencé à voler à l’âge de treize ans. Son père, mal à l’aise en avion, n’y était guère favorable (le bonheur manifeste de sa fille aux commandes de ces appareils l’a ensuite fait changer d’avis) mais elle avait passé un accord avec sa mère : une bonne note à l’école égale une heure de leçon de pilotage à l’école d’aviation voisine, près de Cholet. Dès quinze ans, premier vol en solo. Dix-sept ans, obtention du brevet de pilote.

Puis vient le temps des études, à l’ESSCA, l’école de commerce d’Angers. Audrey en profite pour voler de plus belle à l’aéroclub tout proche, sur un vieil avion des années 1940, le légendaire bi-plan Stampe SV4. Sur le campus, elle propose des baptêmes de l’air aux étudiants. En fin de première année, stage au Canada : le jour elle travaille comme vendeuse dans un magasin de vélos ; le soir, à l’aérodrome de Montréal elle accumule des heures de vol de nuit, précieuses pour progresser dans le métier ; et le week-end, avec les nombreux Français venus apprendre à piloter là-bas, elle part explorer le territoire, aux commandes notamment d’hydravions qui permettent de se poser sur les lacs. Elle se dit qu’elle sera plus tard « pilote de brousse », ces aviateurs dont la mission est de ravitailler les Inuits dans le grand-nord canadien, ou d’y emmener des trappeurs et des scientifiques en mission.

Mais il faut d’abord finir ses études. L’année suivante, le stage étudiant se déroule en Angleterre. Nouvelle occasion de s’adonner à l’aviation : le jour Audrey vend des matelas dans une fabrique de literie ; le week-end elle participe à la restauration d’un Hawker Hurricane, l’avion de combat historique de la Royal Air Force, qui s’illustra notamment contre la Wehrmacht pendant la seconde guerre mondiale.

Diplôme en poche, Audrey prend deux décisions : embrasser définitivement la carrière de pilote et partir au Canada. Elle s’installe à La Macaza dans les Laurentides, siège de l’aéroport du Mont Tremblant.

En même temps, elle garde un pied en France, participe au Tour de France des Jeunes Pilotes, une compétition aérienne en une quinzaine d’étapes qui consiste à rallier diverses villes en accomplissant des épreuves de précision ou de virtuosité dans le pilotage. Par petits morceaux, tout en travaillant, elle continue à passer les diverses qualifications nécessaires à l’exercice de la profession de pilote de ligne, à la fois au Canada et en France.

Pour finir, sous la pression de ses parents qui s’inquiètent de voir leur fille vivre en sauvage dans les bois québécois, Audrey dépose un dossier de candidature auprès de la compagnie Air France, sans vraiment y croire (« je ne me vois pas conduire un bus, » dit-elle), allant même jusqu’à oublier de se présenter au rendez-vous qu’on lui avait fixé. Mais avec son parcours atypique et ses milliers d’heures de vol déjà accumulées, son profil attire l’œil. Elle est embauchée, immédiatement. On la rappelle deux jours après l’entretien, alors même qu’elle était partie en randonnée sur le djebel Toubkal, dans le Haut-Atlas marocain.

Depuis septembre 2000, Audrey est donc pilote chez Air France, d’abord sur Airbus 320, puis sur A330-A340, et maintenant sur Boeing 777. La technicité des appareils, le plaisir de travailler en équipe, le sentiment de responsabilité vis-à-vis des passagers ont rapidement balayé le scepticisme avec lequel elle avait autrefois regardé le métier.

Elle est aussi instructeur et continue à voler pour le plaisir, ou pour rendre service, en dehors de son travail : elle a ainsi conduit trois missions humanitaires en Afrique.

Pour l’avenir, elle se prépare à passer commandant de bord d’ici la fin de l’année, revenant pour l’occasion sur l’Airbus 320. C’est important pour la vie de famille car l’A320 signe le retour sur les vols courts et moyens courriers, moins perturbants que les longs courriers du B777 : les absences sont plus courtes, le décalage horaire plus facile à supporter, le rythme de vie moins chamboulé.

Audrey souligne ce qu’elle doit à son entourage, la patience et l’affection de son mari et de ses enfants, la gentillesse des amis et des voisins qui donnent volontiers un coup de main pour dépanner. A chaque fois qu’elle part, elle s’efforce de tout organiser pour faciliter le quotidien en son absence, elle laisse à chaque des messages d’affection ; mais quand même, cela fera du bien d’être plus présent.

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