Benoît Milandou : sur le terrain, de Brazzaville à Bonsecours

Photographie : Photokiff - Texte : Lucas Delattre
Benoît Milandou - BAT

« Il n’y a pas de choses méchantes ici ; ça a failli, mais avec le travail qu’on a fait, ça s’est calmé », dit Benoît Milandou à propos de Bonsecours, un quartier d’habitat social situé à l’orée de la ville de Senlis. C’est un endroit qu’il connaît bien : il y habite depuis dix-sept ans. Ailleurs, on appellerait cela une « cité ». Mais les « cités » de Senlis ne sont pas des immeubles-barres et ne dépassent pas quelques étages. Elles peuvent peut-être se voir qualifiées de zones un peu tristes mais pas délabrées et certainement pas dans un état de non-droit. Si les choses tiennent debout, c’est parce que chacun a fait sa part, à la mesure de ses moyens : les institutions publiques certes, mais aussi de simples citoyens comme Benoît Milandou, qui s’engage spontanément depuis des années pour apaiser les tensions entre les résidents, parler aux jeunes et aux moins jeunes, identifier les besoins des uns et des autres, et créer des passerelles avec le bailleur, l’Office public d’aménagement et de construction de l’Oise, et avec la mairie.

Au centre du quartier, un « city-stade » qui ne désemplit pas (on y joue au foot ou au basket). Des toboggans installés en plein air à destination des familles, un café-buvette ouvert aux jeunes tous les après-midis, une place de parking réservée aux personnes handicapées ou encore un mini-parcours de santé avec des agrès, prévu pour l’été 2017. « Avant, il n’y avait rien », dit Benoît Milandou, qui plaide inlassablement pour le désenclavement du quartier auprès des élus et responsables locaux de l’habitat social. Il n’est investi d’aucun mandat, mais c’est un peu grâce à lui que le lien se fait : « j’agis par initiative personnelle, c’est tout »« Je connais les jeunes et ils m’écoutentje vais sans cesse leur parlerpar exemple quand ils traînent dans les cages d’escalier, à griffonner partout, et que les mamans ne peuvent pas passer…».

La « méthode Milandou » consiste à agir tôt, dès qu’une tension émerge et avant qu’elle ne s’aggrave, à identifier immédiatement le leader du groupe à l’origine du problème et à entrer avec lui dans une conversation dont il sort toujours quelque chose de positif. « C’est le sport qui m’a tout appris », explique-t-il. Benoît Milandou est un ancien joueur de football de premier plan : il a été avant-centre de l’équipe nationale du Congo. Dans le quartier Moungali de Brazzaville, où il est né en 1960, il a commencé à jouer au football dans la rue, avec une bande de copains qui a connu une « histoire unique » « on a joué ensemble depuis l’enfance jusqu’à devenir champions du Congo en 1982-1983». L’équipe s’appelait Kotoko Mfoa. En parallèle, Benoît Milandou entrait dans l’équipe nationale du Congo, au sein de laquelle il a continué à jouer jusqu’au début des années 2000. Entre temps, un entrepreneur français était venu le chercher pour lui proposer de rejoindre, à l’âge de 21 ans, l’Union sportive d’Orléans.

A partir de là, tout s’enchaîne : l’équipe d’Orléans au milieu des années 1980, une « grosse époque, avec de grands joueurs même si on était en D2 : Serge Chiesa, Guy Stephan, Marc Berdoll, Luizinho Da Silva, … » Puis il a été « prêté » à Châteauroux pendant un an et demi avant de rejoindre le club de Senlis, qui avait besoin d’un joueur professionnel sous contrat avec le sponsor du club, la société Electrolux. La carrière sportive n’a qu’un temps. Entre les entraînements de football, Benoît Milandou a préparé sa reconversion en passant un BTS en gestion. La direction d’Electrolux lui a proposé un emploi dans ses équipes informatiques et lui a financé une formation chez IBM. « J’ai commencé pupitreur débutant, pour finir comme cadre ».

Fort de son parcours de joueur, Benoît Milandou aurait pu prendre la présidence du club de football de Senlis ; on le lui a d’ailleurs proposé, mais il a décliné cet honneur, se contentant d’un poste d’administrateur (« quand je fais quelque chose, je veux pouvoir le faire à plein temps »). Le club est aujourd’hui en CFA 2, autrement dit en « 5ème division ». Dans l’attente d’un terrain synthétique (prévu pour 2018), qui lui permettra d’effectuer des entraînements pendant tout l’hiver, il n’a pour l’instant pas d’autre objectif que de se maintenir à son niveau actuel. La fierté footballistique de la ville, c’est Kevin Gameiro, né à Senlis en 1987, actuellement attaquant à l’Atlético Madrid après avoir fait ses débuts à Chantilly et à Orry-la-Ville.

Aujourd’hui, une page nouvelle s’ouvre dans la vie de Benoît Milandou.  Electrolux lui a récemment proposé un poste dans sa filiale italienne, installée près de Venise. Mais l’accepter aurait signifié un grand bouleversement de la vie familiale. « Je me suis mis à disposition de mes enfants, » dit-il. Il a donc préféré refuser cette offre pour pouvoir rester auprès de son épouse et de ses trois enfants, une fille de 22 ans en études supérieures (« je ne veux pas la déraciner »), et deux jumeaux de 18 ans, qui aspirent tous deux à faire une carrière professionnelle dans le football. Et il saisit l’occasion pour entamer une nouvelle aventure d’auto-entrepreneur, d’abord en conseil et maintenance informatiques, y compris pour son ancien employeur Electrolux. A plus long terme, peut-être, il rêve de lancer une société d’import-export vers son pays d’origine, le Congo.

Au Congo d’ailleurs, il retourne parfois mais il n’a jamais emmené ses enfants. Il voudrait leur montrer le beau visage du pays, et non pas les violences politiques endémiques qui le défigurent depuis des années. Alors il attend, un jour, peut-être …

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