Christine Bellier : la voix des autres

Photographie : Jérôme Prévost - Texte : Elisabeth Grosdhomme
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Christine Bellier incarne la francophonie à elle toute seule. Québécoise de père français et de mère belge, elle est comédienne et se consacre tout particulièrement à l’art du doublage : elle « fait » la voix française de nombreuses actrices étrangères et de personnages de dessins animés. La voix québécoise de Kate Winslet, le personnage de Rose dans « Titanic », c’est elle. La voie de Barbie dans « Toy Story 2 », c’est elle aussi. Les voix de Jennifer Lopez, Nathalie Portmann, Cate Blanchett ou Drew Barrymore dans d’innombrables productions, c’est encore elle.

Le doublage est une activité de grande précision. Les comédiens ont peu de temps pour se préparer ; il arrive souvent qu’ils n’aient même pas vu le film auparavant. Le travail se fait scène par scène, pas nécessairement en suivant le déroulement de l’histoire mais plutôt en fonction des contraintes d’agenda des comédiens : on enchaîne dans une même session d’enregistrement toutes les scènes impliquant les mêmes personnages. On visionne la scène une fois, on écoute les consignes du directeur de plateau, et on y va – en s’aidant simplement de la bande rythmographique qui défile à l’écran.

Peu ou pas de répétition donc, mais beaucoup d’exercices de diction jour après jour pour ne pas trébucher sur une syllabe au dernier moment ; beaucoup de concentration le jour J pour restituer avec le plus de justesse possible ce que l’on a perçu de l’expression originale.

Ce métier-là, Christine Bellier le connaît mieux que personne. Son père le pratiquait déjà. Sa mère, son oncle et sa tante étaient eux aussi comédiens, qui à la télévision, qui au cinéma, qui au théâtre. Une belle partie de son enfance s’est ainsi passée sur les plateaux, à observer et à rêver. Elle a fait son premier doublage à l’âge de quatre ans et n’a jamais cessé depuis lors.

Parallèlement, Christine a aussi poursuivi une carrière de comédienne dans des séries télévisées très populaires au Québec : « Majeurs et vaccinés » en 1995-1996, ou encore Bouscotte, un « télé-roman » de 109 épisodes, diffusé de 1997 à 2001. Là encore, c’est une pratique du métier très particulière : le tournage se fait en public, puisqu’on enregistre aussi les rires et réactions des spectateurs. Le rythme est intense : une semaine de répétition, puis une très longue journée de tournage, parfois jusqu’à 16 heures d’affilée, où l’on rejoue deux fois un même épisode devant deux auditoires différents pour que le réalisateur dispose de plusieurs prises de vues avec à chaque fois la fraîcheur des réactions d’un public nouveau.

En 2003, Christine a quitté le Québec pour rejoindre en France celui qui allait devenir son compagnon. Les allers-retours entre Paris et Montréal pour vivre et travailler à la fois ici et là sont rapidement devenus épuisants. Christine a donc peu à peu abandonné ses activités québécoises, noué des contacts avec des studios français et repris son activité de doublage ici avec de nouveaux rôles au long cours : « Parenthood », une série américaine diffusée sur TF1 pendant six ans, où elle double le personnage de Julia Graham, une avocate fougueuse et enjouée qui tente de concilier son travail et sa vie de famille ; ou encore « Rookie Blue », une série canadienne en 74 épisodes, où elle double le personnage d’Andy McNally, une jeune femme officier de police au tempérament énergique et charismatique. Mais Christine, c’est aussi, pour les tout petits (et parfois leurs parents), la voix de la maman de Tchoupi, qu’elle a créée au Canada et poursuivie en France.

Depuis peu, Christine a endossé un nouveau costume : celui de directrice de plateau. C’est une fonction semblable à celle du chef d’orchestre vis-à-vis de ses musiciens : donner aux comédiens la tonalité d’ensemble, faire en sorte d’amener chacun au meilleur de son expression par les quelques indications, aussi précises et justes que possible, qui lui permettront de s’approprier son rôle même sans grande répétition.

Elle a déjà dirigé deux saisons de « Hand Of God » et de « Good Girls Revolt », deux séries produites et diffusées par Amazon. Elle commence à présent la troisième saison de « The Royals », une série anglaise qui raconte l’histoire fictive de la famille royale britannique, ainsi que de « Killjoys », une série de science-fiction diffusée sur la chaîne SyFy.

Christine se dit qu’elle est tombée au bon moment dans le bon métier. L’époque est prolifique pour les séries. La rivalité entre Amazon Video, Netflix, Sony Pictures et les chaînes de télévision traditionnelles a complètement changé le paysage : les séries sont devenues, en une quinzaine d’années, le lieu d’une créativité qui était autrefois l’apanage du cinéma. Pour qui a fait les preuves de son savoir-faire, l’activité est soutenue.

En contrepoint de l’agitation des plateaux d’enregistrement, Christine habite à Senlis parce qu’elle y retrouve le calme, la convivialité et la proximité avec la nature qui ont bercé son enfance à Montréal. Ce qu’elle aimerait, c’est implanter ici l’esprit de partage et d’entraide qui prévaut plus naturellement au Québec. Tout spécialement, elle rêverait d’installer devant chez elle, dans le quartier du Val d’Aunette, un potager d’Incroyables Comestibles, pour que les passants et les voisins s’y servent librement, pour mettre à disposition des personnes moins fortunées les fruits et légumes issus de son jardinage. Avis aux bonnes volontés !

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