Claude du Granrut : « Claude, faites le boulot … »

Photographie : Camille Noyon - Texte : Lucas Delattre
claude-du-granrut-bat

A plus de 80 ans, Claude du Granrut a derrière elle une longue et riche carrière de haut fonctionnaire et d’élue : magistrate de cour administrative d’appel, conseillère de plusieurs ministres, collaboratrice de Simone Veil, Edgar Faure, Françoise Giroud ou encore Jacques Delors, elle s’est lancée en politique à partir du milieu des années 1970, sous l’étiquette centriste, à l’échelon local, régional et européen, jusqu’à devenir successivement maire adjointe de Senlis, vice-présidente du Conseil régional de Picardie, et présidente du groupe du Parti Populaire Européen du Comité des régions de l’Union européenne.

Cette réussite ne lui a pas été offerte sur un plateau. Claude du Granrut a perdu très tôt son père Robert de Renty, résistant, mort en déportation au camp d’Ellrich en Allemagne pendant la deuxième Guerre Mondiale. Mais sa mère, rescapée du camp de Ravensbrück, a su lui transmettre, en dépit des épreuves, sa passion pour la vie. Claude se souvient des virées à bicyclette, pendant la guerre, pour aller chez un couple de fermiers près de Paris qui lui servaient des « beurrés de beurre » ou des « beurrés de rillettes » afin de compenser les privations de la semaine. A son père disparu et à sa mère aimante, elle a consacré un livre d’hommage, Le piano et le violoncelle (éditions du Rocher, 2013), après avoir créé il y a quelques années une association des familles et amis des anciennes déportées et internées de la Résistance pour maintenir la mémoire de leur engagement.

Voilà qui forge le caractère. Après la guerre, Claude du Granrut fut l’une des premières femmes diplômées de Sciences-Po, puis partit étudier aux Etats-Unis, ce qui n’était guère commun à l’époque, encore moins pour une fille.

Au fil des décennies, elle n’a jamais cessé de venir et revenir à Senlis, où son arrière-arrière-grand-père avait acheté une demeure familiale, qu’elle décrit avec émotion : « une grande maison en contrebas du rempart Montauban, avec un four à pain, des écuries, un grand jardin festif avec ses pommiers, des treilles de raisin et une fontaine de l’époque romaine. On pouvait y vivre comme à la campagne, et y inviter beaucoup d’amis le week-end. » 

C’est tout naturellement à Senlis que Claude du Granrut a choisi de s’investir en politique, élue pour la première fois en 1974 au conseil municipal. De tous les dossiers dont elle s’est occupée, celui qui lui tient le plus à cœur est celui du patrimoine. Elle évoque la remise en état du prieuré Saint-Maurice (XIIème siècle), la restauration du clocher de la cathédrale, « l’une des plus belles et plus anciennes de France », l’aménagement du Musée d’Art et d’Archéologie… « On a remis en valeur un passé enfoui et redonné des racines visibles à Senlis », dit-elle. Elle évoque ici le rôle déterminant de Claude Brien, par ailleurs une très proche amie dont elle a été « comme la soeur », également maire adjointe de Senlis, qui a mis sa fortune personnelle au service de la réhabilitation du patrimoine local, permettant de démultiplier l’impact des fonds publics sans surcharger d’impôts les contribuables de la commune.

Ces accomplissements sont aussi le fruit d’une autre lutte personnelle : faire reconnaître le rôle des femmes, dans l’exercice des responsabilités, à l’égal de celui des hommes. Claude du Granrut se dit plus que jamais féministe : « quand j’ai démarré ma carrière, les femmes n’étaient pas prises au sérieux. J’ai voulu montrer que ce n’était pas juste. Tout au long de ma vie professionnelle, j’ai constaté que les femmes sont acceptées parce qu’elles travaillent, mais qu’on ne leur donne pas souvent la parole, on préfère leur donner des dossiers… Combien de fois m’a-t-on dit : Claude, faites le boulot… ».

A présent, Claude du Granrut est à la retraite mais s’il reste un projet, parmi ceux qu’elle a portés, qu’elle espère voir aboutir, c’est celui de la liaison Seine-Escaut, levier majeur de transformation de l’économie régionale : « élargir le canal du Nord, actuellement trop étroit, pour mieux relier le bassin parisien et les Hauts-de-France à toute l’Europe tout en désengorgeant l’autoroute du Nord de tous ses camions. » Un programme d’investissement de plus de 4 milliards d’euros au total, dont le financement semble enfin assuré, que peu de gens auront promu avec tant d’énergie et de constance.

Themes :