Docteur Ruddy et Mister Rabbé

Photographie : Camille Noyon - Texte : Elisabeth Grosdhomme
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« J’ai fait beaucoup de conneries ». Avec le recul qu’apporte la maturité, Ruddy Rabbé porte un jugement mi-désapprobateur, mi-nostalgique sur les années tumultueuses de sa jeunesse. Quinze ans passés à naviguer d’école buissonnière en rodéos nocturnes à moto, de menus délits en courses poursuites avec les gendarmes, avant de tourner la page.

La trentaine venue, Ruddy Rabbé se maria avec son amour de jeunesse, eut un fils et la ferme intention de l’éduquer dans de bons principes, et reprit le métier de graveur sur pierre qui était celui de ses parents, de ses grands-parents et, au-delà, de ses ancêtres, marbriers funéraires depuis quatre générations. C’est ainsi qu’il consacre depuis lors ses journées à graver des inscriptions sur des plaques de rue, des monuments funéraires ou autres stèles commémoratives avec la fierté de perpétuer une tradition familiale et d’inscrire son travail, aussi modeste soit-il, dans le temps long de la mémoire, de l’hommage rendu aux morts ou aux personnages de notre histoire.

Cependant, la nuit venue, une fois rangés les outils du marbrier, Ruddy Rabbé se livre à une autre passion : restaurer de « belles Américaines », ces mythiques voitures des années 1950 – 1960, des Pontiac, des Chevrolet ou encore des Ford Mustang. Dans son atelier, pour lui-même ou pour des clients, il démonte, répare et remonte pièce par pièce des automobiles parfois récupérées à l’état d’épave. Lorsque les pièces de rechange sont difficiles à trouver, trop chères auprès du constructeur ou trop rares sur le marché d’occasion, la restauration d’un véhicule peut prendre plusieurs années. Mais au bout de la patience, il y a la satisfaction de voir à nouveau rouler ces voitures d’anthologie.

Après avoir travaillé plusieurs heures de nuit dans son atelier, Ruddy Rabbé aime parfois s’échapper en forêt. Il a équipé une ancienne moto cross de phares particulièrement puissants et d’un silencieux. A minuit passée, il part sur les routes forestières. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, c’est quand le moteur s’éteint que les animaux prennent peur et s’enfuient, mais avec le moteur allumé, Ruddy Rabbé peut aller à la rencontre des chevreuils et des cerfs et cheminer à leurs côtés.

Et c’est encore la nuit qu’il a sauvé Senlis, en avril 2015, d’une grave explosion de gaz. Sortant de son atelier pour essayer une voiture qu’il était en train de restaurer, il remarque un puissant arc électrique le long d’un poteau d’électricité, puis une odeur de gaz, un bruit de crépitement et pour finir le bitume qui se soulève et se craquèle sur la chaussée. Un court-circuit avait déclenché un feu de câblage électrique souterrain ; le feu avait à son tour fait fondre une conduite de gaz en PVC et le gaz s’échappait à haut débit. Après avoir autrefois joué au chat et à la souris avec les forces de l’ordre, Ruddy Rabbé s’est rangé cette fois de leur côté, a appelé les pompiers et les gendarmes pour une intervention d’urgence. Au matin, la moitié de la ville s’est réveillée sans électricité et sans chauffage, ignorant qu’elle avait échappé à bien pire.

Pour sa retraite, Ruddy Rabbé rêve d’acheter une petite maison en Corse. Il y passerait quelques mois par an et puis il reviendrait le reste du temps à Senlis, où l’attachent tant de souvenirs et tant d’amitiés.

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