Françoise Balossier : « Nos élèves ont du talent »

Photographie : Photokiff - Texte : Elisabeth Grosdhomme
Françoise Balossier - BAT

Le lycée Amyot d’Inville à Senlis est un lycée professionnel de 600 élèves, répartis dans des classes allant du CAP au BTS, et assorti d’un internat de 250 places. Lorsque Françoise Balossier en a été nommée proviseur, il y a six ans, elle s’est donné un objectif : effacer les stigmates encore trop souvent attachés, en France, à l’enseignement professionnel et faire de ce lycée, dans ses domaines, un établissement d’excellence.

Quelques années plus tard, les résultats commencent à parler : en 2015, le lycée a vu pour la première fois l’un de ses bacheliers obtenir la mention très bien ; en 2016 ils étaient trois dans ce cas. Des partenariats signés avec l’université de Picardie – Jules Verne et l’ESIEE-Amiens permettent désormais aux titulaires du BTS Energétique une poursuite d’études en licence professionnelle et en école d’ingénieurs. Autant de signes de reconnaissance qui, sans crier victoire, témoignent d’une dynamique nouvelle.

Pour mesurer l’ampleur du défi, il faut se rappeler une chose : dans le contexte éducatif à la française, les élèves qui s’inscrivent dans l’enseignement professionnel ne l’ont pas toujours choisi ; ils y arrivent souvent par défaut, parce que, de difficulté en difficulté, on leur a fait comprendre qu’ils ne pouvaient prétendre à l’enseignement général, ni même au baccalauréat technologique. Réciproquement, d’ailleurs, le lycée ne choisit pas non plus ses élèves : il en découvre la liste à la rentrée, sans les avoir rencontrés ni même avoir vu leur dossier.

Mais Françoise Balossier a une longue expérience de tout cela. Elle a consacré toute sa carrière à l’éducation spécialisée, autrement dit l’enseignement consacré aux élèves en difficulté. « Nos élèves ont des difficultés, mais ils ont aussi des talents », dit-elle. En réalité, leurs difficultés sont rarement liées à des insuffisances cognitives ; elles sont socialement construites, y compris par le regard des autres qui dit à chacun qu’il a, ou non, sa place ici ou là.

Pour Françoise Balossier, il faut renverser la logique : passer d’un système qui exclut à un système qui intègre. « Puisque nous ne jouons pas sur la sélection, nous devons bâtir la motivation. » Ce principe se décline en de multiples actions : en amont des inscriptions, mieux faire connaître le lycée par des journées portes ouvertes et toutes sortes de manifestations afin que les candidats ne s’y inscrivent plus par hasard ou faute de mieux ; à la rentrée, organiser un parcours d’accueil pour que chaque élève construise son projet, le cas échéant découvre par des stages les alternatives possibles ; enfin tout au long de l’année, célébrer les accomplissements des uns et des autres – y compris via une rubrique, sur le site web du lycée, « Nos élèves ont du talent ».

Et puis tout simplement, maintenir un climat d’ordre et de respect mutuel. Au lycée Amyot d’Inville, les élèves se lèvent lorsque le proviseur entre dans la classe, disent bonjour lorsqu’ils le croisent dans la cour. Cela paraît tout simple mais il suffit de se rappeler qu’au lendemain des attentats de Charlie Hebdo l’établissement avait eu les honneurs de la presse locale en raison d’une agression perpétrée par quelques-uns de ses élèves sur ceux du lycée voisin, le lycée d’enseignement général Hugues Capet – incident grave, certes, et qui a conduit à des sanctions en conseil de discipline, mais monté à tort en épingle comme une guérilla entre les pro- et les anti-Charlie avant qu’une enquête plus approfondie ne ramène les faits à leur juste signification.

Le terrain est toujours sensible, rien n’est jamais acquis, mais aujourd’hui le climat est apaisé : les deux lycées partagent désormais non seulement le restaurant scolaire, l’internat et les services médicaux et sociaux, mais aussi des clubs de musique et de théâtre qui accueillent des participants des deux bords.

Françoise Balossier est née à Senlis, « une ville que j’ai toujours trouvé belle ». Elle y a passé son enfance avant de partir à Beauvais parce que, pour cette fille d’ouvrier, l’entrée dès la classe de seconde en école normale d’institutrices était la seule manière d’accéder à des études supérieures que sa famille n’aurait pu financer. Elle a navigué ensuite d’établissement en établissement dans toute la Picardie, avant de revenir à Senlis à la tête du lycée Amyot d’Inville.

Lorsqu’elle regarde comment la ville et le système éducatif se sont transformés au cours de toutes ces années, elle imagine ce que pourrait être l’étape d’après. Du point de vue de l’institution scolaire, la suite logique serait une réunion des deux lycées en une seule cité scolaire, à l’instar de ce qui se fait à Chantilly : pour réaliser des économies de gestion mais surtout pour intégrer, favoriser des parcours plus fluides et consolider le progrès des filières professionnelles vers une fierté et une excellence reconnues. Plus largement, à l’échelle de la ville, ce serait de faire prendre conscience à tous que Senlis est en train de devenir une ville étudiante : sans université, certes, mais avec désormais des BTS dans chacun des trois lycées de la ville et l’opportunité de créer un lieu de vie étudiante qui serait idéalement placé sur le site du CEEBIOS.

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