Jacques Guilbert : médecin, écrivain, bourlingueur

Photographie : Camille Noyon - Texte : Elisabeth Grosdhomme
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Jacques Guilbert est médecin. Fort apprécié de ses patients, il ne se reconnaît pourtant en rien dans l’image idéalisée du médecin dévoué corps et âme à sa vocation. Son parcours n’a d’ailleurs été qu’une succession de hasards, de zigzags et de cahots.

Né à Paris, il passe son enfance à la Guadeloupe puis à La Réunion, où son père assure les fonctions de médecin-chef pionnier de la Sécurité sociale. Il n’entre à l’école qu’à l’âge de 15 ans ou presque, sa mère, autodidacte, tenant lieu jusque-là de professeur. Jacques se présente ainsi au baccalauréat comme un esprit particulièrement curieux et inventif, mais certainement pas comme un élève modèle, et entame laborieusement les études de médecine, redoublant la première année et triplant la deuxième.

Il faut dire qu’il s’était inscrit à la faculté de médecine de l’université de Madagascar qui devient précisément, en 1972, le point de départ d’un violent mouvement de contestation. Commencé comme une grève étudiante, celui-ci tourne vite à la révolution, se répand à tout le pays, aboutit au renversement du gouvernement et, pour ce qui concerne la communauté française présente dans l’île, à un rapatriement d’urgence en France métropolitaine.

Mais la France métropolitaine est alors pour Jacques Guilbert un pays presque inconnu. Cet été 1972, donc, débarquant à Marseille pour reprendre ses études, il éprouve le plus grand mal à s’intégrer. Pendant ce temps son père, las de voir les échecs répétés de son fils, lui coupe les vivres. Le jeune homme n’a pas droit à une bourse, il travaille. Sur le port, il repeint des cloches de plongée de l’équipe du Commandant Cousteau, charge des palettes dans une usine de savon, surveille la fabrication des pâtes dans une usine voisine.

L’hôpital est à côté de chez lui. C’est ainsi que l’étudiant aux résultats académiques qui laissent à désirer apprend son métier sur le tas, aux urgences et bénévolement. Si les cours sont difficiles à suivre ou à recopier sur les copains, il se rattrape, avant l’heure, sur la pratique.

Il continue en deuxième cycle à Montpellier, la plus ancienne faculté de médecine encore en exercice au monde. Il y découvre l’esprit d’école. Il s’y marie. Une berbère. Il renoue avec l’outre France.

Enfin diplômé, il repart en 1982 pour La Réunion et s’y installe comme médecin généraliste à Saint-Joseph, à la pointe sud de l’île, là où le généraliste, comme dans tous les endroits isolés, fait aussi office de spécialiste, de confident, de psychologue. Et puis en 1995, nouveau coup du sort. Un divorce malheureux, un crédit à rembourser, la perte de sa maison. Le cabinet médical y passe. Jacques Guilbert retourne en métropole, redevient un nomade professionnel, de remplacement en remplacement un peu partout en France, puis ouvre un cabinet à Montpellier. En 2007 enfin, par le hasard des rencontres, on lui propose de participer à la création de la Clinique du Valois à Senlis : c’est ainsi qu’il vit et exerce ici depuis lors.

Un cheminement chaotique, avec des boucles et des impasses, mais une progression certaine malgré tout. Il dit : « C’est un peu comme les épicycles de Galilée. Tout tourne. Ma vie est pareille. »

Même si la médecine a accompagné toute sa vie, on comprend rapidement, lorsque Jaques Guilbert évoque son parcours tortueux, qu’elle n’est pas sa raison d’être. Et de fait, pendant toutes ces années, il a parallèlement écrit treize romans. Récits historiques, romans fantastiques, un polar écrit en alexandrins, un essai sur l’islam, une revisite iconoclaste du messie chrétien, le récit imaginaire de la vie de Sun Tzu qui amène le conquérant à la conquête de lui-même au bord du Lac Baïkal.

Aucun de ces livres n’a encore été publié. Jacques n’a pas déployé de grands efforts pour se vendre. « J’envoie le manuscrit à un ou deux éditeurs et si ça ne marche pas, je passe à autre chose », dit-il. Pour lui, l’écriture paraît surtout un moyen de continuer à voyager, à explorer et à appendre, ne serait-ce que par l’imagination. Être publié serait la cerise sur le gâteau ; encore Jacques ne l’envisage-t-il que sous un pseudonyme, histoire de ne pas mélanger sa vie d’auteur et sa vie de médecin.

Ses projets ? Se retirer en Dordogne où il vient d’acheter une maison, écrire, fabriquer des meubles et voir le succès de sa femme, artiste-peintre au parcours tout aussi atypique.

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