Kalina Raskin : la nature, c’est notre futur

Photographie : Jérôme Prévost - Texte : Lucas Delattre
Kalina Raskin - BAT

Ingénieur en physique-chimie, docteur en biologie, Kalina Raskin est directrice générale du CEEBIOS, le Centre européen d’excellence en bio-mimétisme de Senlis, un campus d’expérimentation et de formation unique au monde, accueilli par la ville de Senlis au Quartier Ordener, un ancien site militaire aujourd’hui désaffecté, acquis par la municipalité en 2013.

Le bio-mimétisme, c’est à la fois un rêve d’avenir et une pratique déjà ancienne : réconcilier la science et la nature. Faire en sorte que la recherche s’inspire de l’observation des structures et des procédés développés par les éco-systèmes animaux et végétaux autour de nous, et mettre ces connaissances au service de l’homme et de la société.

Chez Kalina Raskin, cette double passion, pour la science et pour la nature, vient de loin. Née en Bulgarie, elle garde de son pays d’origine le souvenir des vacances d’été dans la maison familiale « dans un village reculé comme on n’en trouve plus en France », avec « des journées entières passées dans les champs et les forêts ». Elle se rappelle aussi la passion de son entourage pour les sciences : un grand-père médecin, une grand-mère professeur de mathématiques, deux cousins, l’un devenu physicien et l’autre mathématicien, qui, enfants, avaient pour passe-temps de résoudre les exercices des olympiades internationales de mathématiques tandis que Kalina s’échappait encore pour aller jouer. Une vocation tout autant encouragée par la branche française de sa famille (Raskin est un nom cht’i, originaire du Nord-Pas de Calais) : « mon père a toujours été passionné par les sciences, il m’a très tôt fait lire et regarder articles et reportages, et soulever les pierres en forêt pour observer la faune. »

Bien des années plus tard, étudiante à l’Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris, Kalina a soutenu une thèse de doctorat en neuro-sciences, consacrée à la différenciation sexuelle du cerveau chez les souris. De là elle aurait pu poursuivre dans la voie de la recherche pure mais, dans l’intervalle, elle avait peu à peu forgé son intérêt pour le bio-mimétisme, l’innovation responsable, l’inter-disciplinarité qui sous-tend cette démarche intellectuelle. Elle a donc préféré sauter le pas, s’engager dans une aventure nouvelle au plus près de ce qu’elle appelle le « cahier des charges du vivant » et a saisi la proposition qui lui était faite de participer au lancement du CEEBIOS, dont elle est devenue la première salariée.

Depuis lors, en à peine trois ans, le CEEBIOS a bien grandi. Certes l’Allemagne a quinze ans d’avance sur les autres pays européens en matière de bio-mimétisme ; certes les Etats-Unis, et notamment le Wyss Institute for Biologically Inspired Engineering de l’université d’Harvard, disposent de moyens bien plus considérables. Mais le CEEBIOS a réussi à faire son trou.

Plusieurs dizaines de représentants du monde scientifique et industriel de tous pays y sont déjà venus. Le projet s’appuie aujourd’hui sur une équipe de dix personnes et a bénéficié du soutien de personnalités de premier plan, comme Gilles Bœuf, ancien président du Museum National d’Histoire Naturelle, qui fut son premier président, ou encore Antonio Molina, président du pôle de compétitivité Matikem, qui lui a succédé. Douze grands groupes industriels, de L’Oréal à Arcelor Mittal, de LVMH à L’Air Liquide, en sont membres adhérents. Le ministère de l’écologie, les régions Hauts-de-France et Nouvelle Aquitaine soutiennent le projet. Douze organismes sont déjà présents sur le site, représentant cent cinquante emplois.

Alors bien sûr, rien n’est jamais gagné d’avance. Le biomimétisme est encore une approche émergente, regardée de façon dubitative par certains tant le changement de méthode proposé est novateur, voire dérangeant pour les convaincus du « tout technologique » ou ceux qui considèrent la protection de l’environnement comme une contrainte, une lubie de militants. Kalina Raskin, elle, a choisi d’agir : « ce n’est pas une douce utopie bucolique, c’est un retour aux basiques » ; c’est répondre aux grands enjeux de société « dans un cadre plus soucieux des limites de la biosphère », « produire des énergies renouvelables et propres, séquestrer le CO2, produire des éco-matériaux dans des conditions douces, dépolluer les sols, repenser nos bâtiments, nos villes, notre agriculture, et même notre économie. »

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