La septième vie d’Alain Bron

Photographie : Camille Noyon - Texte : Elisabeth Grosdhomme
Alain Bron BAT

À quelques semaines de l’inauguration de la quatrième édition de L’Art en Chemin, manifestation artistique dont il est à la fois l’inventeur et la cheville ouvrière, Alain Bron est dans les derniers préparatifs. Le chantier est de taille : disposer des œuvres d’art en pleine nature, le long de sentiers de randonnée qui, cette année, iront de Trumilly jusqu’à Senlis. Ce seront des peintures, des sculptures, des photographies, de courtes nouvelles imprimées sur des supports plastifiés, parfois des représentations théâtrales ou même des concerts que les promeneurs trouveront sur leur chemin et qui sont autant de motifs de sortir de chez soi, explorer la nature environnante, s’émerveiller, discuter avec les personnes que l’on croise ainsi au hasard.

Alain Bron n’en est pas à son coup d’essai. Au fil des décennies, il n’a cessé d’inventer et de se réinventer lui-même, porté par une expérience fondatrice qui serait aujourd’hui inimaginable, vu les risques encourus : à seize ans, lauréat d’une « bourse de l’aventure » attribuée par une fondation caritative, il est parti seul en expédition au Sahara, dans le sud-tunisien, pourvu d’une aide financière qui couvrait l’aller, mais pas le retour. L’occasion d’expérimenter la faim et le froid, mais aussi l’hospitalité, les petits boulots pour pouvoir avancer d’une étape à l’autre et finalement rentrer chez soi.

Bilan : une année scolaire ratée, mais une sagesse gagnée pour toute la vie – oser, découvrir, endurer et revenir.

Il fut ensuite tour à tour syndicaliste étudiant, mathématicien, puis architecte informatique, avant de décider en 1995 de repartir à zéro. Non pas sur un coup de tête, mais après avoir rencontré Vincent de Gaulejac, l’un des grands noms de la sociologie des organisations. Alain Bron reprend des études pour se former à cette discipline et commence une nouvelle carrière de consultant spécialisé en gestion de crises, et surtout en gestion de l’après-crise quand, au terme de conflits sociaux souvent épuisants pour toutes les parties, il faut remettre tout le monde au travail. S’en suivent vingt années à faire le tour du monde de crise en crise, pour restaurer la confiance et reconstruire une dynamique collective dans des entreprises déchirées par de graves tensions.

Durant toutes ces pérégrinations, quel que soit le lieu et quelle que soit l’époque, Alain Bron ne s’est jamais défait d’une habitude acquise dès l’enfance : écrire. Depuis toujours, il commence ses journées à l’aube par une ou deux heures d’écriture. Des morceaux de texte qui, petit à petit, s’agglomèrent, s’enrichissent, s’insèrent dans un ensemble plus vaste et deviennent des livres. Son premier roman, « Concert pour Asmodée », a été publié en 1998 et réédité quatre fois depuis lors. Dans un genre très différent, « Comment sourire aux radars ? », un recueil de billets d’humour initialement publiés sur son blog, s’est vendu à plus de 40.000 exemplaires. Au total, deux essais, dix romans (et deux prix littéraires), un guide pratique, de nombreuses nouvelles, et la joie sans cesse renouvelée, au fil des séances de dédicaces et des salons du livre, de discuter avec les lecteurs.

Du plaisir des rencontres autour des œuvres est née l’idée de « L’Art en chemin », ou plutôt de son ancêtre, le « Chemin des Cinq Sens », en Ardèche. Il y a bien des années de cela, Alain Bron avait acheté une maison dans ce département, au bord d’un chemin qui reliait autrefois les villages de Saint-Christol et Saint-Barthélemy. Sauf que Saint-Christol était historiquement protestant, Saint-Barthélemy catholique, et depuis les Dragonnades de 1688 les deux villages ne se parlaient guère, le chemin était à l’abandon. Alain Bron a eu l’idée folle de rouvrir le chemin, le débroussailler, disposer des œuvres de-ci de-là pour que les villageois des deux bords viennent s’y promener et renouent des liens. Les débuts furent difficiles ; au bout de la troisième édition pourtant, le pari fut gagné : le sentier rouvert d’un bout à l’autre, les habitants curieux d’y venir et retrouvant le plaisir de se parler.

Depuis lors, Alain Bron, installé dans l’Oise, a décidé d’y transposer l’expérience. La première année, en 2013, un parcours de 2,7 kilomètres entre la fontaine de Rully et le Prieuré de Bray et mille visiteurs venus en famille ou entre amis pour découvrir les œuvres et la nature, et discuter chemin faisant. Cette année, pour la quatrième édition, avec l’aide d’une équipe d’une trentaine de bénévoles, l’itinéraire a été étendu à Raray, Trumilly, Balagny-sur-Aunette et Senlis, avec 25 auteurs, 20 plasticiens, 16 classes de primaire et des surprises : ici un chanteur qui chante du haut d’un arbre, là une chorégraphie dans un parc, ailleurs une comédienne qui lit un texte dans une voiture.

L’Oise n’est pas l’Ardèche. Il n’y a pas ici de séquelles des guerres de religion qui séparent les villages, mais le sociologue a tout de suite remarqué une chose : si la nature est restée plus ou moins la même, les hommes qui y vivent ont profondément changé. Même si nous habitons à la campagne, nos métiers ne sont généralement plus agricoles ni forestiers ; nous travaillons en ville, dans des bureaux, des commerces ou des usines. À ce rythme-là, la nature risque de n’être bientôt plus qu’un décor. Alors il faut nous redonner des raisons d’arpenter les chemins et de réinventer notre lien avec le territoire qui nous accueille.

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