Loïc Blin : le sport à l’épreuve de la guerre

Photographie : Jérôme Prévost - Texte : Elisabeth Grosdhomme
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Aussi loin que remonte sa mémoire, Loïc Blin a toujours voulu faire du sport son métier. Sans savoir nécessairement dans quelle discipline, dans quel rôle, ni dans quel contexte, mais le but était là : le goût de se dépenser, de se dépasser, de partager et de transmettre.

Cette vocation a finalement pris corps par le hasard des conseils d’une amie. Alors que Loïc tournait en rond entre des études peu assidues et des petits boulots pour gagner sa vie, elle lui suggéra de se porter candidat au concours de recrutement de l’armée de l’air, laquelle dispose d’un corps dédié de moniteurs de sports, ayant grade de sous-officiers.

Reçu au concours, Loïc Blin enchaîna alors les mois de formation militaire et sportive, puis une première affectation à la base-école de Rochefort, pour entraîner les jeunes recrues ainsi que des militaires plus âgés se préparant à des concours internes pour atteindre des grades supérieurs, avant d’arriver en 2003 à la base aérienne de Creil. Il y découvre un autre univers : ce n’est plus une base-école mais une base opérationnelle ; il ne s’agit plus d’entraîner des élèves mais des militaires en exercice, susceptibles de partir au combat à tout moment.

De fait, en 2010 Loïc Blin se voit désigné pour partir en Afghanistan. Mission : assurer le maintien en condition physique et mentale des pilotes français participant à la Force Internationale d’Assistance à la Sécurité, la FIAS, autrement dit la coalition militaire placée sous l’égide de l’OTAN, mandatée par le Conseil de Sécurité des Nations Unies pour aider le gouvernement afghan à pacifier le pays et y établir son autorité face aux talibans.

Marié, père d’un enfant de tout juste un an, Loïc Blin hésite mais il y va parce qu’en fin de compte, c’est bien pour servir son pays que l’on s’engage dans l’armée. Et le voilà parti pour la base de la FIAS à Kandahar.

Il découvre une véritable ville fortifiée de 35.000 personnes, dont 180 Français. Un paysage de far west, avec des rouleaux de poussière qui tournent entre les baraquements, des tanks à tous les coins de rue, mais aussi des cantines, des gymnases, des magasins et même un restaurant Kentucky Fried Chicken. Tous les jours des tirs de roquettes aux alentours et des alertes qui vous obligent à vous jeter par terre. Des repères temporels qui disparaissent car chaque journée ressemble à la précédente. Une vie sociale maintenue coûte que coûte, pour décompresser, pour ne pas devenir fou. C’est ainsi, aussi incongru que cela puisse paraître, que Loïc Blin a appris à danser la salsa durant ces mois en terre afghane et construit dans le camp deux terrains de pétanque pour y organiser des tournois amicaux.

Au-delà de la vie courante, il y avait la tâche à accomplir : veiller à la préparation physique et mentale des pilotes. Loïc Blin est arrivé en Afghanistan vers la fin du conflit. Les pilotes n’étaient plus chargés de missions d’attaque, mais plutôt de missions de surveillance. Le risque était alors qu’ils relâchent leur vigilance, s’installent dans la routine et, victimes de leur inattention, tombent sous un tir ennemi inattendu. D’où des plans d’entraînement individualisés, allant jusqu’à visualiser mentalement des situations de danger pour rester prêt, quoi qu’il arrive.

Après six mois au front, le retour en France est une nouvelle épreuve. Trois jours de décompression à Chypre, pour retrouver la « vraie vie » :  la joie de marcher à nouveau sur un trottoir plutôt que sur des cailloux, de courir à l’air libre plutôt que sur les machines d’un gymnase. Les conseils pour se préparer aux retrouvailles avec sa famille, avec son fils qui ne le reconnaîtra pas au premier abord, avec sa femme qui le trouvera forcément transformé et qui, elle aussi, aura changé en son absence.

Difficile, après une telle expérience, de se remettre dans la routine d’une base arrière. Difficile aussi de constater le peu de reconnaissance de la nation en général, et des collègues en particulier, pour ceux qui sont allés au front. Alors Loïc Blin décide de tourner la page et démissionne.

Du contact avec les militaires américains dans ce camp en Afghanistan, il avait rapporté la découverte d’un sport nouveau : le crossfit. Un sport qui mêle des activités somme toute connues de gymnastique et musculation, mais dans un esprit et une façon de s’entraîner très différents de la pratique habituelle : un esprit communautaire, où l’appartenance au groupe soutient les efforts de chacun ; des exercices inspirés d’activités de tous les jours (tirer, pousser, lancer, sauter, courir), sans machines sophistiquées, en revenant plutôt aux origines du sport, de la culture physique à l’ancienne, centrée sur le corps ; un programme sur mesure pour chacun avec des objectifs qui, pour les uns, seront tournés vers la recherche de performance, mais pour d’autres consisteront simplement à n’avoir plus mal au dos ou retrouver suffisamment de tonus pour jouer au ballon avec ses petits-enfants.

Loïc Blin s’était promis, à son retour du front, d’ouvrir une salle de crossfit à la base de Creil. C’est bien ce qu’il fera, mais finalement pas dans le cadre militaire et pas à Creil. Après un intermède de quelques semestres comme directeur d’une salle de sport près de Paris, puis un an de travail sur le business plan, la recherche d’un emplacement et l’aménagement du local, il ouvre CrossFit Nemesis en 2015 à la lisière entre Senlis et Chamant, dans la zone commerciale de Villevert. Nemesis comme la déesse représentant la justice divine dans la mythologie grecque, mais surtout comme ce personnage qui, dans le jargon des sportifs, incarne l’alter ego qui vous pousse à vous dépasser : parfois un adversaire, parfois un coach, parfois simplement l’image idéale de vous-même à laquelle vous vous mesurez.

Un an après son ouverture, la salle fonctionne bien et Loïc Blin songe déjà à s’agrandir. Surtout, il est fier d’avoir construit un club à son image : où l’on vient non pas pour accéder à des machines (d’ailleurs il n’y a quasiment pas de machines), mais pour être accompagné dans une démarche où le physique va de pair avec le mental, où l’on cultive la confiance en soi et l’ouverture aux autres tout autant que la forme physique ou, pour certains, la performance sportive.

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