Madeleine Chéry : un siècle rue de Meaux

Photographie : Photokiff - Texte : Lucas Delattre
madeleine-chery

Rue de Meaux à Senlis : Madeleine Chéry y est née il y a quatre-vingt-douze ans, elle y est allée à l’école, elle y a travaillé toute sa vie, elle y habite encore face à l’abbaye Saint-Vincent, qui a été son seul et unique employeur. C’est également dans le haut de cette rue que son grand-père a été tué pendant la première guerre mondiale par des uhlans allemands (« ceux avec des casques à pointe, on voit encore les traces de balles sur le Prisunic »).

La vie de Madeleine Chéry est indissociable de l’abbaye Saint-Vincent, fondée en 1065 par la reine Anne de Kiev, un établissement scolaire privé tenu par des pères maristes, désormais remplacés par des laïcs. Saint-Vincent proposait alors un cursus primaire et secondaire. Les classes accueillent aujourd’hui des élèves plus âgés, de la seconde au BTS et au bac+4 : « c’est beaucoup moins animé et vivant qu’autrefois», dit Madeleine.

Avec son frère Lucien, de trois ans son aîné, Madeleine y a travaillé quotidiennement, même le dimanche, entre 1945 et 1985, de sept heures du matin à sept heures du soir : « Ah c’était pas les trente-cinq heures ! », dit-elle en se remémorant avec plaisir les virées hebdomadaires aux Halles de Paris (départ : trois heures du matin). Elle se souvient aussi avec émotion du père Maury, le patron de l’établissement, qui faisait régner autour de lui une atmosphère familiale et bon enfant.

La mission de Madeleine à Saint-Vincent ? La cuisine, le ménage, l’entretien, tandis que Lucien, aujourd’hui décédé, maçon de formation, s’occupait de tout le reste : plomberie, peinture, plafonds, cuves à fuel, … En 1945, c’est lui et ses équipes qui ont retapé les lieux, qui se trouvaient dans un état de délabrement avancé. Entre 1940 et 1944, l’établissement avait été réquisitionné par l’armée allemande. Madeleine s’y était introduite subrepticement une fois ou deux avec quelques complices, de nuit et en absence de l’occupant, pour voler des vivres et des équipements, à l’exemple d’un réfrigérateur qui fut, de mémoire, bien lourd à transporter !

Au-delà de la routine des jours, Madeleine a un privilège unique : elle dispose du droit d’entrer à cheval dans la cathédrale de Senlis, un privilège royal qui lui revient en vertu de son titre de « connétable de la Compagnie d’Arc du Bastion de la Porte de Meaux », titre hérité de son frère, lui-même capitaine des archers de 1955 à 1995. Depuis le Moyen-Âge, la ville de Senlis a toujours dû tenir des archers à la disposition constante du roi. Deux compagnies d’arc existent toujours, celle du Bastion de la porte de Meaux (depuis 1404) et celle du Montauban, à l’Ouest de la ville (depuis 1813).  Devenues associations sportives, ces corporations ont gardé certaines traditions qui en font bien autre chose que de simples clubs de tirs à l’arc. On y respecte notamment quelques règles strictes : « Pas le droit de dire de gros mots, pas le droit de parler politique, c’est une école de savoir vivre », explique Madeleine.

Madeleine se garde bien de faire valoir ses privilèges équestres (elle n’a d’ailleurs pas de cheval), mais il lui est arrivé souvent de conduire sa compagnie dans les rues de la ville, à l’occasion de tel ou tel « bouquet provincial », comme on appelle ici les défilés d’archers traditionnels. « En janvier 2004, les archers senlisiens du Bastion de la porte de Meaux fêtèrent leurs six cents ans d’existence à l’occasion de la messe de la Saint-Sébastien, leur patron. Archers en armure, sonneurs de trompe, porte-drapeaux, figurants en costume moyenâgeux, défilèrent dans les rues, au sortir de la Cathédrale, pour le plus grand plaisir des spectateurs. Madeleine Chéry, connétable souriant, ouvrait la marche » (Source : Le Turlupin, journal de l’association Senlis Est quartier Saint Vincent, numéro 11).

Aujourd’hui, la Compagnie du Bastion de la Porte de Meaux est en sommeil, la Compagnie du Montauban demeurant pour sa part plus active. Il n’empêche : la Ronde du Valois (à laquelle appartient la Compagnie du Bastion de la Porte de Meaux) ne fusionnera jamais avec la Ronde du Beauvaisis, à laquelle appartient la compagnie du Montauban. Tradition oblige !

Themes :