Marc Sacrispeyre, l’homme aux quatre mille tuyaux

Photographie : Jérôme Prévost - Texte : Elisabeth Grosdhomme
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A tout juste 30 ans, Marc Sacrispeyre est titulaire des grandes orgues de la cathédrale de Senlis.

C’est à la fois un honneur et un défi. Un honneur car ces orgues comptent parmi les plus belles de France. Construites en 1750 pour l’abbaye Saint-Vincent, transférées à la cathédrale en 1803, complètement reconstruites à la fin du XIXème siècle par le célèbre facteur lyonnais Merklin, elles furent réparées et agrandies à plusieurs reprises au cours du XXème siècle. Elles comptent à présent quatre claviers, un pédalier, soixante jeux de sonorités et près de quatre mille tuyaux dont d’impressionnantes chamades, ces tuyaux à l’horizontale qui rendent un son particulièrement éclatant.

Mais c’est aussi un défi car l’instrument est aujourd’hui en piteux état. Les contacts électriques qui transmettent le signal des touches aux tuyaux ne sont plus tous opérants. Les peaux des soufflets, craquées ici et là, laissent échapper l’air. Certains mécanismes ne fonctionnent plus, certaines notes ont disparu.

Alors en plus de jouer lors des principaux concerts, messes et célébrations en la cathédrale, Marc Sacrispeyre est aussi la cheville ouvrière d’un ambitieux projet de restauration de l’instrument, porté depuis 2008 par l’association des Amis des Orgues de Senlis.

Comme toujours lorsqu’il s’agit de restaurer un patrimoine ancien, les avis divergent : certains pensent qu’une restauration doit se faire à l’identique, d’autres estiment qu’elle doit être l’occasion de mettre les technologies contemporaines au service de ce que l’histoire nous a légué.

Marc Sacrispeyre est résolument du côté des modernes. Restaurer « à l’identique » aurait d’ailleurs peu de sens, s’agissant d’un instrument qui a tant évolué au cours de son histoire. Ainsi les transmissions, mécaniques à l’origine, sont devenus électriques au XXème siècle ; la restauration qui s’annonce offre la possibilité de les faire passer à l’ère numérique, avec la promesse d’un répertoire de sonorités qui pourrait alors être infiniment enrichi.

Ce n’est pas pour la prouesse technique qu’il vaut la peine d’étendre ainsi le potentiel de l’instrument, c’est parce que l’orgue, contrairement à l’image figée qu’en ont ceux qui le connaissent mal, est avant tout un instrument de liberté. Un organiste improvise sans arrêt car, quand il accompagne la liturgie, selon le style du célébrant, selon l’affluence à telle ou telle messe, les partitions écrites sont toujours trop courtes ou trop longues. Alors il faut improviser, occuper juste le temps disponible, ni plus ni moins, par une musique qui fait sens, qui n’est pas là pour capter l’attention mais pour accompagner la prière. Et ce sera d’autant plus réussi que l’orgue offrira davantage de possibilités sonores.

La musique d’orgue ne se limite cependant pas à la musique liturgique. On l’y réduit souvent, par méconnaissance, pour la simple raison que les orgues sont des instruments coûteux à bâtir et à entretenir, ont de ce fait disparu de la plupart des salles de concert et ne demeurent que dans les églises. Mais il y a tout un répertoire d’orgue qui va bien au-delà de la musique sacrée, et que Marc Sacrispeyre aime aussi à jouer comme concertiste. « Dans la liturgie, la musique parle à l’âme pour toucher le cœur ; dans un concert, la musique parle au cœur pour toucher l’âme. »

Pratiquant l’orgue depuis l’âge de dix ans, Marc Sacrispeyre en connaît toutes les facettes et multiplie les voies et moyens de transmettre sa passion. Il enseigne cet instrument, à Senlis et à Chantilly, à des élèves âgés de 7 à 82 ans. Il est aussi professeur de musicologie à l’université d’Angers. Et puis il s’est fait entrepreneur, a repris la direction de la société Plein Orgue MS et travaille ainsi, avec une équipe d’ingénieurs, à concevoir, installer et harmoniser des orgues numériques ou virtuels, élargissant l’accès à un instrument jusqu’alors réservé à des lieux et des budgets hors normes.

C’est l’orgue qui a attiré Marc Sacrispeyre à Senlis. C’est à travers lui qu’il aimerait contribuer au rayonnement de la ville : faire des grandes orgues de la cathédrale, à la faveur de leur restauration, un instrument si performant que les compositeurs contemporains, d’où qu’ils soient en France ou dans le monde, viendraient ici créer leurs œuvres car c’est ici qu’ils trouveraient l’instrument capable de donner vie au son qu’ils imaginent.

C’est l’orgue encore qui anime un autre rêve, plus personnel : avoir un jour la chance de jouer en duo dans la cathédrale avec son épouse, organiste amateur, en écho entre les grandes orgues et l’orgue de chœur.

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