Maria Pereira : « Les soucis partent dans la terre »

Photographie : Camille Noyon - Texte : Elisabeth Grosdhomme
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Maria Pereira est née à Braga, au Portugal, de parents agriculteurs, dans une fratrie de neuf frères et sœurs.

Les années d’enfance furent vite passées : dès l’âge de onze ans, après avoir obtenu son certificat d’études primaires et, ce faisant, terminé la scolarité obligatoire, elle commence à travailler sur l’exploitation familiale. Les années d’adolescence et de jeunesse furent tout aussi vite dévorées par le travail car, de fil en aiguille, pour aider les parents vieillissants et compenser le départ des frères et soeurs vers d’autres horizons professionnels, Maria se consacre entièrement à la ferme, sans prendre le temps de songer à elle-même.

Et puis un jour, sa sœur aînée, installée en France dans l’intervalle, l’appelle auprès d’elle. Elle vient d’accoucher, cherche une personne de confiance pour garder son bébé afin de pouvoir reprendre son travail, n’a pas les moyens de payer les services d’une nourrice, se heurte aux difficultés habituelles pour trouver une place en crèche – bref demande à sa sœur de venir l’assister pour quelques mois.

C’est ainsi qu’en 1988, à bientôt trente ans, Maria Pereira quitte le Portugal pour un séjour en France qu’elle imagine alors de courte durée.

Mais les choses s’enchaînent différemment. Tout en gardant l’enfant de sa sœur, elle est embauchée par une entreprise qui lui délègue du travail à façon, qu’elle effectue à domicile. Viennent ensuite d’autres contrats avec d’autres familles qui lui confient la garde de leurs enfants ou l’entretien de leur maison. Puis elle se marie et a un fils à son tour. Petit à petit, le centre de gravité de son existence s’est déplacé en France.

Au même moment, en 1992, le Portugal entre dans l’Union Européenne et cela fait une énorme différence. Maria n’est plus une Portugaise immigrée en France, mais une citoyenne européenne avec deux nations d’appartenance. Si l’Europe est une notion abstraite pour beaucoup d’entre nous, c’est pour elle une réalité bien concrète : l’euro, qui facilite la gestion des allers et retours qu’elle effectue l’été pour rendre visite à sa famille restée au Portugal ; le droit de vote aux élections locales et aux élections européennes, que Maria met un point d’honneur à exercer en allant au bureau de vote dès l’ouverture les jours de scrutin.

Sa vie en France a parfois été douloureuse, ponctuée par une séparation et par des difficultés de santé, mais Maria estime avoir été bien accueillie, considérée avec confiance par ses différents employeurs, traitée avec équité par les diverses administrations auxquelles elle a eu affaire. Elle a appris à aimer notre pays et s’y sent chez elle – sauf l’hiver, à vrai dire, quand le climat devient humide et froid. Elle a découvert avec émerveillement le Mont Saint-Michel et le sanctuaire de Lourdes. Et maintenant qu’elle a un peu plus de temps pour elle, elle aimerait apprendre à écrire la langue qu’elle a acquise « sur le tas » par une simple pratique orale.

Le trait d’union entre sa vie d’autrefois et sa vie d’aujourd’hui, c’est un jardin ouvrier qui lui a été attribué par la ville de Senlis en 2011 et qu’elle cultive avec amour, renouant avec l’expérience agricole de sa jeunesse. Elle y a semé des légumes et des fleurs, des plantes d’ici et des semences rapportées de ses voyages à Braga. Et surtout, elle y oublie tous ses tracas, rappelant volontiers, alors qu’elle arrache quelques mauvaises herbes, ce dicton qui lui a été transmis par une voisine espagnole : « Les soucis partent dans la terre. »

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